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Autour d’une question hors contrat

publié le 27 juil. 2011 à 04:48 par Joëlle Crozier   [ mis à jour : 27 juil. 2011 à 07:09 ]
Expliciter N° 84 mars 2010 -télécharger l'article( page16)

Un des premiers entretiens que j’ai menés (sans grand succès il faut l’avouer…) il y a déjà un certain nombre d’années…faisait ressortir un problème de contrat non renouvelé. J’ai beaucoup appris le jour où j’ai pris conscience de l’importance de cet outil. Cela me rend probablement très vigilante à ce propos lors des formations que j’anime et Pierre a apporté de l’eau à mon moulin lorsqu’il a formalisé la notion de contrat d’attelage. Depuis que je suis amenée à analyser avec les stagiaires des questionnements qu’ils ont menés je ne cesse d’être étonnée par le nombre d’entretiens qui n’aboutissent pas à cause justement d’un problème de contrat. J’en ai également fait l’expérience récemment et j’ai eu envie de partager mon vécu afin d’illustrer, du point de vue du questionné, un problème auquel je suis sensible. La description des effets d’une fameuse question, que j’avais détectée comme hors contrat, a 
mis en évidence des co-identités à l’œuvre. Cela m’a amenée à faire des parallèles avec des situations de formation. 

La situation 
Ce jour là je participe à un groupe d’entraînement aux techniques de l’EdE. Nous avons décidé d’expérimenter la consigne suivante : B questionne A sur une situation anodine, A signale à B les questions qui le dérangent, les questions qui le font entrer, les questions qui le font sortir de l’évocation. Je suis A.
Avant de débuter l’exercice nous nous remémorons la consigne citée précédemment. Je signale à B que je souhaite qu’il m’accompagne pour retrouver dans le détail un geste de « potière » que j’ai bien réussi. Je n’en dis pas plus, B semble d’accord. Mon intention est d’arriver à décrire précisément ce geste (position des mains, mouvements des doigts…)  Pour moi le contrat est posé, je suis d’accord pour retrouver cette situation avec l’objectif que j’ai annoncé. 
L’entretien débute. A l’invitation de B je retrouve la situation, je décris le contexte, puis en réponse aux questions posées par B je décris plusieurs phases de ce geste. C’est alors que je sens que j’ai besoin de m’arrêter sur une phase, je sens qu’il y a des informations à aller chercher, que c’est là le secret du geste réussi, j’aurais tendance à m’y emmener toute seule, je vois des images flash  je ne suis pas encore tout à fait stabilisée, il y a une partie de moi qui « freine », empêche la visée à vide, veut expérimenter et permettre à B de s’exercer …C’est à ce moment là que B me pose la question suivante : « Qu’est-ce qui est important pour toi dans le fait de réussir ce geste ? » Je suis surprise, le mot « important » me heurte, même si l’expression « réussir ce geste » m’est plus douce. Je suis coupée dans mon élan, les images flash disparaissent, je tourne mon regard à gauche, je regarde B : je suis sortie de l’évocation et je le dis à B en ajoutant que je « ne suis pas sûre de vouloir répondre à sa question ». B me questionne sur les raisons de mon refus et c’est alors que je lui verbalise que « cela n’était pas dans le contrat de départ ». 

Retour sur le moment où j’entends le mot « important » 
C’est à l’instant où j’entends le mot « important » que je ressens de manière la plus vive l’effet de la question de B : Le A que j’appellerai « moi »  ressent comme un mouvement de recul, veille à rester « moi » et c’est elle qui refuse de répondre à la  question, ne veut même pas aller voir, n’est pas d’accord pour traiter un sujet qu’elle sent trop intime pour être abordé dans ce cadre là. Le A qui « freine » et en même temps « veut expérimenter » sait ce qui l’intéresse de décrire et c’est elle qui est surprise par la question qui lui paraît « à côté de la plaque ». Son attention est toute entière dirigée vers le mouvement fin de ses doigts. Le sujet abordé par B ne l’intéresse pas. Le A « garant »de la technique d’explicitation au sein du groupe, est derrière moi un peu en hauteur, guette. Elle sait où « celle qui a tendance à se guider toute seule » veut aller et elle attend la question dans cette direction. C’est la petite voix qui me dit : « problème de contrat ». Et puis il y a le A « qui hésite » à dire à B qu’elle ne veut pas répondre à sa question. C’est celle qui pèse le pour et le contre, qui respecte B, ne veut pas être la formatrice qui évalue. Mais  le A « garant » me tanne, il faut trouver un moyen de  lui dire qu’il y a problème de contrat! C’est finalement le A « qui respecte la consigne de dire les effets » qui vient au  secours de celle qui ne veut pas blesser B. Le A « qui hésite » décide de lui dire que sa question l’a fait sortir de l’évocation. En lui disant qu’elle n’est pas d’accord elle espère  lui faire comprendre qu’il y a problème de contrat. En voulant ménager B elle  rajoute qu’elle « n’est pas sûre » de vouloir répondre à sa question histoire de temporiser. B insiste. Le A « moi » se sent poussée dans ses retranchements, le A « garant » évalue que B n’a pas entendu le problème du A « moi » et lance que « cela 
n’est pas dans le contrat » 

Vers quoi l’attention est-elle dirigée ? 
Le mot « important » provoque une réaction très vive. En dehors du fait que j’étais surprise que l’on attire mon attention vers un autre objet que celui que je m’étais fixé, j’ai bien noté que je n’étais pas d’accord pour répondre à cette question. Vers quoi n’étais-je pas d’accord d’aller ? Pour le savoir je me suis remise au même moment dans la situation V1 et me suis demandé : « qu’est-ce qui est important pour toi dans le fait de réussir ce geste ? ». J’ai trouvé mes motivations, des buts reliés à ma vie privée ce qui explique qu’au moment où B m’a posé la question je sente le sujet trop intime pour être abordé dans ce cadre là.  
Comment le tandem A-B en est-il arrivé là ? 
J’ai répertorié la conjugaison des différents événements suivants:  

1- Le contrat de départ mal défini et non renouvelé 
Nous nous sommes bien mis d’accord au départ au niveau des consignes de l’exercice que nous nous sommes répétées mais l’objectif du questionnement n’a pas fait l’objet d’une négociation. Alors que je souhaitais décrire le geste dans sa dimension procédurale et n’avais pas imaginé aller au-delà, manifestement B avait l’intention de balayer plus large au niveau des informations satellites et souhaitait questionner les valeurs. Nous n’avons pas pris le temps au départ de préciser nos intentions respectives (je n’ai que vaguement formulé les miennes) et B n’a pas renouvelé le contrat au moment où il a posé sa question. Enfin j’ai ressenti très intensément ce problème de contrat lorsque je me suis sentie « coupée dans mon élan » et je pense que la violence éprouvée d’être « tirée » dans une direction différente de celle que je m’étais donnée a été d’autant plus forte que j’avais tendance à me guider toute seule vers cet objectif. 

2- Le passage du procédural à une autre couche de vécu 
Au moment où B pose sa question il me fait « sauter une marche » : il me demande de quitter le procédural pour diriger mon attention vers une couche de vécu nettement plus impliquante. La demande d’accord était donc nécessaire à ce stade du questionnement. Une question comme «  Est-ce que tu serais d’accord pour te tourner vers ce qui est important pour toi dans le fait de faire ce geste ? » aurait été d’une part moins brutale au niveau du changement de direction suggéré ( te tourner vers) et d’autre 
part bien entendu aurait laissé la place à un refus. 

De la description des co-identités au parallèle avec des situations de formation 

1- Prenons les 3 co-identités suivantes : Le A qui n’est pas d’accord. Le A qui hésite, pèse le pour et le contre, respecte B. Le A qui respecte la consigne décidée par le groupe et vient au secours du A qui hésite. 

Ce qui a permis au A de dire à B qu’elle n’est pas d’accord c’est, malgré les hésitations, le fait qu’il ait été décidé auparavant de dire les questions qui font sortir de l’évocation. (le A qui respecte la consigne vient au secours du A qui hésite). Peut-on dire qu’avoir l’intention, avant de commencer l’exercice, de signaler à B ses questions qui font sortir de l’évocation provoque davantage ? Cela serait-il comme une autorisation donnée d’en dire plus à B sur les effets de ses questions ? S’il n’y avait pas eu cette 
consigne ne me serais-je pas contentée de sortir de l’évocation en roulant des yeux étonnés ?  
C’est pourquoi depuis quelque temps je complète la consigne donnée aux stagiaires avant les exercices en sous groupes : j’invite les A à ne pas hésiter à interrompre l’entretien si une question les dérange, à être attentifs aux effets des questions en particulier à celles qui les font sortir de l’évocation. C’est de plus ce dont ils rendront compte au moment de l’échange interne au sous groupe. L’objectif est de favoriser la conscience chez A et B des sorties d’évocation, d’autoriser A à intervenir au moment où il est questionné et de permettre de réguler l’entretien. 

2- Prenons les deux autres co-identités : Le A qui expérimente, dirige l’attention, freine. Le A « garant » qui guette, analyse, veut faire comprendre 
Durant les formations, les stagiaires pointent souvent la difficulté engendrée par le fait que lorsqu’ils sont A ils sont plus qu’un interviewé lambda. Ils connaissent la technique et sont conscients pour certains à la fois de se guider seuls et de se placer en position méta analysant les questions que leur pose 
B. L’expérience que j’ai vécue traduit une situation similaire avec un A qui remplit la fonction supplémentaire de freiner. Qu’est-ce qui fait qu’à ce moment là je freine ?  

Retour sur le moment où je ressens la volonté d’en savoir plus… : me revient alors l’expérience de St Eble où j’avais tendance à  me guider toute seule … je sais qu’avant l’entretien je me suis lancée l’intention de « ne pas m’absorber dans le contenu » pour pouvoir dire les effets de ses questions à B. 

Le fait de me lancer cette intention m’aurait donc permis de freiner. Comment peut-on introduire cela en stage pour permettre au A de freiner et laisser B expérimenter ses questions comme avec un questionné non initié? Est-il possible de lancer de manière efficace une telle intention éveillante et à quel moment ? 

Conclusion

C’est après avoir quitté ce groupe d’entraînement, dans le train, que l’envie de partager cette expérience est née. Ce que j’avais vécu m’avait fortement interpellée et je voyais là l’occasion de le coucher sur le papier  tout en faisant un petit exercice d’auto explicitation.  
Merci à Armelle de m’avoir questionnée pour m’aider à tirer parti des informations recueillies. Cette analyse est très probablement incomplète, je compte sur vous, lecteurs de GREX, pour m’aider à pointer tout ce que je n’ai pas vu.
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