Publications‎ > ‎Articles‎ > ‎

L'Entretien d'explicitation: de la découverte à la passion, Expliciter 100 octobre 2013

publié le 5 nov. 2013 à 00:37 par Joëlle Crozier   [ mis à jour : 5 nov. 2013 à 01:10 ]

-télécharger l'article (page 135)


Ma découverte de  l’explicitation

Juillet 1987. Je me sens un peu coupable de laisser mari et enfants à la maison mais je m’autorise une semaine de formation à Marseille : une université d’été  à propos de l’évaluation formatrice animée par Georgette Nunziati ! Nous sommes deux collègues ayant déjà essayé de mettre en place l’évaluation formatrice dans nos classes de collège. Ce n’est pas facile. Nous attendons donc avec impatience l’intervention d’un certain Pierre Vermersch qui pourrait bien nous aider dans l’étape de verbalisation, par les élèves, des démarches qu’ils utilisent pour réaliser les tâches scolaires. Un exposé de Pierre et c’est la découverte de cette mémoire particulière déclenchée par les sensations. Je souffle à ma voisine : «  c’est Proust ! ». Je suis fascinée : on pourrait avoir accès au fonctionnement cognitif de l’élève et  dépasser les « je ne sais pas » ! Puis arrive un exercice où je dois résumer un texte de Piaget auquel je ne comprends rien…C’est alors la prise de conscience que certains  élèves pourraient  bien  éprouver le même sentiment d’impuissance lorsqu’ils abordent un problème de mathématiques que je leur demande de résoudre. La marche vers l’humilité est enclenchée…

Le début d’une aventure se dessine avec de beaux apprentissages expérientiels. Un Groupe se constitue (au sein de l’IREM de Lyon) et  Pierre vient nous accompagner,  muni de sa technique d’explicitation, dans la mise en place de l’évaluation formatrice.  Nous expérimentons la position de questionné et l’envie d’aller plus loin est suscitée.  C’est alors le vécu d’un stage de base sur Lyon  avec la découverte d’outils précieux dont le recadrage par les sous modalités, le sixième jour : Je suis A dans un sous- groupe de trois. Mes collègues m’accompagnent à évoquer une situation de confusion puis une situation de compréhension. Description en sous modalités…Je suis en évocation et en même temps ne me sens pas très bien, mes accompagnatrices  sont elles-mêmes en difficulté devant l’exercice à faire et ne décèlent pas mon malaise. Elles arrêtent brutalement l’entretien. Moi, j’ai toujours un peu  le vertige.  Le questionnement sur la situation de confusion a fait émerger quelque émotion négative que je n’ai pas verbalisée et l’atterrissage a été un peu brutal… Sur les conseils de Pierre je vais prendre un verre avec deux copines avant de prendre la route… et je ressors de cette expérience très attentive au non verbal des personnes que je questionne, très vigilante à déceler l’émotion chez l’autre afin de rediriger son attention vers la description de l’action…Des années plus tard, cette situation toujours en mémoire,  j’amènerai les stagiaires à repérer les effets perlocutoires de certaines de leurs questions qui dirigent l’attention vers la description de l’émotion.

Je me lance !

Après ces 6 jours de formation, je suis enthousiaste, j’ai trouvé un créneau : je vais animer un atelier d’aide à la lecture au collège! J’apporte le magnétophone, j’enregistre et j’apprends beaucoup de mes erreurs…

Je commence mes premiers questionnements en me débarrassant très vite du contrat de communication sans bien entendu penser à le renouveler. Je prononce  la formule magique, ne suis absolument pas attentive à la réponse de l’élève et continue tranquillement mon questionnement toute étonnée à la fin d’y avoir passé beaucoup de temps sans grand succès…C’est ainsi que je vois petit à petit les regards étonnés des élèves face à mes questions mais, comme cela ne se fait pas d’envoyer balader un professeur, j’obtiens toujours une réponse. L’ennui, c’est que nous tournons en rond… Je modifie donc progressivement mon attitude : je demande l’accord et j’attends la réponse tout en scrutant le non verbal, j’apprends peu à peu à déceler les signes de résistance,  indicateurs de la nécessité de renouveler le contrat.

Je reste particulièrement marquée par cet entretien mené auprès de  Cédric. Il dure longtemps mais je suis contente : j’ai vu l’élève partir en évocation et j’ai utilisé les sous modalités !  Je retranscris et, très fière, je l’apporte lors de la prochaine séance de travail avec Pierre.  Je vais prendre conscience qu’en rebondissant sur un mot prononcé par Cédric, j’avais perdu de vue mon objectif de recueil d’informations (comprendre comment Cédric avait fait pour lire une consigne). J’avais en arrivant avec mon super magnétophone sous le bras, un objectif non conscient : « faire de l’explicitation » et utiliser un maximum d’outils ! Ce jour- là, j’ai appris qu’être au clair avec mon objectif et me centrer sur le questionné m’aideraient à adapter les bons outils pour recueillir l’information dont j’ai besoin pour aider l’autre.

Je vais de surprise en surprise en questionnant mes élèves qui verbalisent des modes de pensée que je n’aurais pu imaginer. Découvrir qu’il se passe autant de choses dans la tête d’un élève avant qu’il  rende feuille blanche, comprendre la démarche qui a conduit à une erreur  me fait regarder les élèves en difficulté autrement. Leur faire prendre conscience qu’ils réfléchissent même quand ils « font faux » me permet de les valoriser. Certains éprouvent moins le besoin alors d’attirer mon attention en classe par des comportements inadéquats. Grâce à l’EdE, j’arrive à mieux gérer les élèves perturbateurs : au lieu de me contenter de les sermonner,  je m’attache à retracer l’historique d’un incident et prendre en compte leur point de vue.

Mon identité de professeure commence à bouger particulièrement lorsque j’ai accès à ce que certains ont retenu ou compris de mes cours. Ainsi cet élève de seconde qui me répond « qu’il ne voit rien dans sa tête » après que j’ai demandé à la classe quelle était l’image d’un nombre par une fonction que j’avais donnée. J’attendais le résultat d’un calcul et cet élève me donne toute autre chose. Je réalise que mes belles explications ponctuées d’exemples et de dessins n’ont pas atteint leur objectif. Mes certitudes sont ébranlées : Il n’y a pas LA façon (la mienne en l’occurrence) d’aborder tel problème, je ne peux donc plus continuer à être celle qui interprète les erreurs et les comportements des élèves, celle qui détient le savoir, ni même un certain pouvoir… Je deviens moins rigide et j’accepte de me mettre quelques minutes en évocation devant la classe  pour répondre à la question : « mais vous Madame comment vous avez fait pour trouver la solution ? »

Mes premières formations

L’envie de diffuser à d’autres enseignants se manifeste assez vite. Comment  peut-on se passer d’un outil aussi génial? C’est ainsi que je me lance pour la première fois dans une sensibilisation d’une demi-journée auprès de formateurs de formateurs. J’ai retenu qu’il est important de faire des démonstrations de la technique donc après mon exposé, je réalise un questionnement (pas très réussi je dois dire) d’une personne devant le groupe. Vient le temps du repas tous ensemble, et j’entends dans mon dos, un des stagiaires dire : «  intéressant mais alors la formatrice, elle n’arrêtait pas de bouger les jambes, ça m’a gêné ! ». Quelque temps plus tard, je suis assistante auprès de Pierre et je suis A dans un exercice par trois où je choisis d’explorer cette fameuse situation de formation et plus particulièrement le questionnement de ce stagiaire au fond à droite.  Il me revient que  pendant cette intervention, que j’ai faite assise devant le groupe, mes jambes oscillaient très régulièrement. Pierre, qui circule dans les sous-groupes, prend la main et je réalise alors, grâce à son questionnement,  que j’ai été gênée par le fait d’être éloignée de cette personne (le groupe était important donc la salle assez grande). Pierre me demande ce qui m’a empêchée de me rapprocher d’elle et je réponds : «  ce statut de formatrice était tellement lourd à porter ! ». Eclat de rire et prise de conscience : d’une part  du poids que je m’étais mis sur les épaules pour cette première intervention et d’autre part qu’il ne m’était pas possible de questionner quelqu’un trop éloigné de moi.  Je vais donc pendant plusieurs mois me déplacer avec une chaise à chaque fois que je questionne quelqu’un au sein d’un groupe. En formation  cela va produire un effet très théâtral. Peu de naturel mais au moins j’arrive à questionner !

Vers le changement de métier

Les formations de base à l’explicitation s’organisent à l’IREM de Lyon et les stages proposés se font en co-animation. Nous utilisons les techniques d’explicitation entre nous pour revisiter les journées de stage et réguler. J’apprends à gérer le groupe particulièrement au moment des feed back d’exercices. Je comprends petit à petit que je ne suis pas uniquement celle qui transmet  une technique mais je deviens celle qui facilite les prises de parole, permet à chacun de verbaliser son vécu, je lâche prise et je fais confiance au groupe pour que chacun apprenne grâce aux interventions des autres. Un beau jour je découvre que, pendant les feed back d’exercices, je n’éprouve plus le besoin de me rapprocher de mon interlocuteur pour le questionner en explicitation. J’arrive à mettre au second plan cet objectif de démonstration de la technique (dont je m’étais fait une montagne !), pour tout simplement adopter la posture de la formatrice qui écoute, regarde les stagiaires et parfois fait expliciter afin de comprendre ou aider à mieux comprendre. Je me centre sur mon interlocuteur, mes questions deviennent plus pertinentes et permettent aux stagiaires de modéliser.

Parallèlement aux animations de stage j’enseigne toujours les mathématiques. Je m’implique, au sein de mon établissement, dans des projets collectifs d’aide aux élèves et je tente de communiquer à mes collègues ce que l’EdE m’a permis de découvrir,  en particulier ma croyance que seul l’élève détient l’information sur sa propre logique. Je réussis avec un petit nombre d’entre eux mais  j’essuie également quelques déboires qui me font comprendre que je n’ai pas le pouvoir de transformer l’autre. J’abandonne progressivement ma mission de convaincre tout le monde de faire bouger les méthodes pédagogiques.

Les verbalisations des élèves continuent à me transformer : je suis persuadée que la paresse n’existe chez aucun d’entre eux, qu’il peut y avoir du découragement face aux jugements négatifs et que tout effort même minime mérite d’être valorisé. Je modifie la rédaction des appréciations sur les bulletins en évitant tout jugement négatif et en même temps je souffre de lire les appréciations blessantes rédigées par  certains de mes collègues. Mon discours face aux élèves et leurs parents évolue : je partage avec eux ma conviction que les erreurs sont inévitables pour apprendre, qu’elles m’intéressent pour pouvoir les aider à progresser et en même temps je souffre de devoir mettre des mauvaises notes. Je compense par des questions inspirées de l’EdE que je rédige sur les copies pour faciliter le travail des élèves sur leurs erreurs. Je réalise que je suis tiraillée entre le rôle d’évaluatrice qui m’est imposé par l’Education nationale et celui d’aide à  l’apprentissage qui me motive davantage.

Je me détache petit à petit de l’Institution, mon besoin d’indépendance s’affirme et la passion de transmettre l’Explicitation l’emporte sur  la passion des mathématiques. En 2003 je saute le pas et j’abandonne le métier de professeure pour m’installer comme consultante formatrice.

Je profite désormais de la richesse des rencontres lors des stages que j’anime. Je garde précieusement en mémoire certains témoignages comme de véritables cadeaux : cette consultante qui m’écrit que jamais auparavant les candidats au recrutement ne lui avaient décrit leurs expériences de manière aussi détaillée et productive. Cette psychologue qui revient d’une séance d’analyse de pratique auprès d’ accompagnants de personnes atteintes d’Alzheimer, toute étonnée de la solution trouvée pour rendre les débuts de repas plus calmes et ceci grâce à la description d’une situation spécifiée. Ou bien encore cette éducatrice spécialisée surprise d’avoir réussi  à canaliser le discours d’une jeune fille cérébrolésée et à calmer son attitude simplement en lui demandant de prendre le temps de retrouver des éléments de contexte de la situation dont elle veut parler.

 

 

 

 

Comments